
– Mon Lieutenant, Mon Lieutenant…
– …
– Mon Lieutenant, Mon Lieutenant…
– …
J’entends cette voix, qui vient de partout et de nulle part… Suis-je encore en vie… ? Ou est-ce un archange qui vient me chercher pour le Grand Voyage… ? Je ne saurai le dire… Je suis coincé sous une avalanche… dans une pente d’Isola 2000…
Ce jeudi 28 décembre 1972, la Troisième Section de la Première compagnie du Vingt-deuxième Bataillon de chasseurs alpins, commandée par le capitaine Thierry Cuenot vient d’être ensevelie par une avalanche… Monique, en route vers Nice, pour passer le week-end avec moi, a entendu la nouvelle au poste, nouvelle relayée par toutes les radios…
Je n’entends que le silence ouaté et sourd de la montagne… Un pâle halo m’entoure… Je n’ai plus mes lentilles de contact … Je ne sais pas si je suis en haut ou en bas… J’ai pris de plein fouet le front de neige… En tête de colonne, averti par un chasseur, qui a crié « avalanche », j’ai eu le temps de hurler à mes hommes « Couchez-vous ! » S’appuyant sur le haut du talus du chemin, la coulée est passée par-dessus eux… et m’a emporté, entravé par mes ski et mes peaux de phoque… mes dragonnes… mon sac à dos… la tête vers le bas de la pente… J’ai eu le temps de prendre une très grande goulée d’air… Je me suis souvenu des cours sur les avalanches de Robino… deux ans plus tôt… à l’École Nationale de Ski et d’Alpinisme (ENSA)… surtout me débattre le plus possible pour ne pas être enseveli… !
Mais cet archange… ne vient-il pas me rejoindre pour m’aider à monter les degrés de l’échelle de Jacob… ? Ne suis-je pas en train de rêver… ? Ou en train de vivre une expérience de mort imminente… ? Pas du tout… Il n’y a plus ce silence de mort qui m’enveloppait… Des bras me hissent à la surface… Je reconnais mes hommes… Je suis en train de m’étouffer… Je ne peux plus respirer… J’ai la bouche pleine de neige… On me fait tousser… Je crie à la Vie… Je renais… alors que la vie me quittait… Je suis en vie… Je suis un miraculé… !
Pourquoi, pendant ces « fêtes » de Pâques, me remémorer, ou plutôt « célébrer » cette renaissance ? Certainement parce que cette fête chrétienne relatant la Passion du Christ fait écho à cette mort qui n’a pas voulu de moi, il y a près de 50 ans. Si les circonstances sont telles que je suis en vie, en fait, je n’ai été que le spectateur d’un évènement qui me dépassait. En revanche, cette expérience a eu une suite riche d’enseignement pour moi sur la vie et la mort, et ses effets, à savoir la peur de la mort. Quelques jours plus tard, alors que je suis en stage à l’ENSA, le matin je pars m’entraîner à la descente et le lendemain je me retrouve dans un lit d’hôpital… J’ai fait une chute… Traumatisme crânien. Monique qui s’est fait couper les cheveux, apprenant que je suis à l’hôpital, a une peur bleue que je ne la reconnaisse pas… Que retenir ? Les deux évènements concomitants de la mort et du traumatisme crânien m’ont conforté dans cette peur de mourir. Si avant la mort, je suis toujours en vie, puis-je pour autant affirmer qu’après la vie il y a la mort ? Voilà bien le mystère… et j’avoue avoir déjà tiré le voile entre l’homme vivant que je suis et le cadavre sans vie… que je serai. Eh bien, sauf vérification quand je ne serai plus et que j’aurai fait le passage entre la vie et la mort, en sortant de l’hôpital, je me rends compte que j’ai perdu une journée de ma vie et que je n’en ai plus aucun souvenir… Ce qui depuis me conforte dans l’idée qu’il est inutile d’avoir peur de la mort, dès lors que l’on a oublié la vie…
Ce temps fort de ma réflexion sur la vie et la mort est fortifié par le livre du rabbin Delphine Horvilleur « Vivre avec nos morts », dont le « métier », outre d’officier et d’enseigner, est d’accompagner les mourants et de consoler les vivants en fréquentant assidûment les cimetières. Il faut savoir qu’en hébreu « le mot ‘cimetière’ se dit ‘maison de la vie’ ou ‘maison des vivants’ parce qu’il y a une conscience particulière que c’est dans ce lieu que se joue le récit de la vie de ceux qui nous quittent… » Ce livre riche et plein d’enseignement renoue avec une tradition que nos sociétés occidentales et matérialistes ont perdu. En effet, pour Delphine Horvilleur, « l’ange de la mort est, de nos jours, bel et bien tenu à distance de nos maisons, et il est invité à se présenter de préférence aux heures de fermeture au public… »
En fait, comme elle le rappelle, dans son livre, elle mène cette réflexion de façon magistrale en officiant et en enseignant, puis en accompagnant les mourants et en consolant les vivants en leur racontant « ce qui fut mille fois dit, mais donner à celui qui entend l’histoire pour la première fois des clés inédites pour appréhender la sienne. » Avec cette réflexion sur ma propre vie et ma propre mort, loin de moi de vouloir angoisser mes lecteurs. Mais bien plutôt essayer de rassurer ceux de nos contemporains qui aujourd’hui seraient tombés dans une angoisse existentielle : peur de tomber malades… peur ne plus pouvoir faire comme avant… peur des autres… peur d’eux-mêmes… peur de l’avenir… peur de la mort… N’est-il pas plus raisonnable, comme le rappelle André Comte-Sponville dans son « Dictionnaire amoureux de Montaigne » d’anticiper la mort le plus que nous pouvons, pour cesser de la craindre ? Ainsi Montaigne « voudrait du moins s’accoutumer à sa perspective, se familiariser avec elle, enfin en approvoiser l’idée, pour qu’elle cesse de l’effrayer… » Je terminerai par cette problématique soulevée par Delphine Horvilleur : « Tout au long de notre existence, sans que nous en ayons conscience, la vie et la mort se tiennent continuellement la main et dansent… »
Vous pourriez penser que j’essaye de me rassurer, je vous le concède. Toutefois, pour vous familiariser avec notre propre mort et aussi surmonter nos angoisses et nos peurs, nous avons trois options.
La première, mon expérience d’avalanche, où la mort n’a pas voulu de moi, et dont j’ai tiré leçon, huit jours plus tard avec la perte d’une journée de ma vie.
La deuxième, les enseignements de la tradition talmudique avec la « conteuse » Delphine Horvilleur.
La troisième, la pratique régulière et continue des exercices de la Clef de la Maîtrise avec la puissante efficacité du conditionnement neuro-associatif pour transcender nos peurs et nos angoisses en plaisir et satisfaction.
Tout compte fait plutôt que de mourir certains de nos contemporains n’auraient-ils pas peur de… VIVRE ?
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