
Seule survivante, il y a 30 ans, d’un crash aérien, Dorine Bourneton n’arrête pas de repousser les limites du possible. Et l’expérience de sa vie est un vibrant exemple pour celles et ceux d’entre nous qui auraient les velléités soit de baisser les bras, soit d’abandonner l’aventure de la Clef de la Maîtrise, laquelle n’est qu’un commencement dans notre volonté de vouloir sinon « changer la vie » du moins essayer de changer la nôtre. Captant en voiture vendredi, en début de soirée, ce récit sur France Inter, dans l’entrevue qu’elle a avec Claire Servajean, j’ai voulu aller plus loin et essayer de vous relater cet entretien le plus fidèlement possible. Car Dorine est aujourd’hui la seule femme handicapée au monde à être pilote de haute voltige et « sa nouvelle vie » est prodigieuse…
Quand on vit un échec ou qu’on subit un accident, dit-elle, c’est de ne pas rester là où on est tombé… Il faut se relever. Et de poursuivre qu’il faut profiter de la vie, en prenant conscience à quel point elle est précieuse. Profiter de chaque instant… faire quelque chose de notre vie, et donner du sens à notre existence.
Et ce défi de voler, elle l’acquiert très jeune. Quand son père revient de sa première leçon de pilotage, il en parle à son frère, en lui demandant si cela l’intéresserait de piloter un jour. Mort de peur il lui dit que non. Dorine, quant à elle, s’invite dans la conversation et dit à son père : « Mais moi… moi je veux essayer, moi je veux devenir pilote. » Et cela ne la quittera plus… Son père l’emmène avec lui en avion… Elle apprend à piloter, quand survient ce crash près du Puy-en-Velay, où elle perdra l’usage de ses jambes. Et là, tout s’effondre…
Dans le centre de rééducation, où elle clouée dans son lit, un jour, intriguée par deux jeunes garçons qui rigolent dans le couloir… elle va voir ce qui se passe…, les deux jeunes font de la course en fauteuil… Ce qu’elle ressent à ce moment-là c’est que ces rires lui font du bien et elle réalise que grâce à la joie elle allait réussir à « se réparer de l’intérieur ». Depuis, elle va toujours chercher cette joie. Si elle ne la trouve pas en elle, elle va la chercher chez les autres… Et ainsi elle réussit à se reconstruire au fil du temps. Pour elle, se reconstruire c’est revoler, et revoler c’est se procurer de la joie. Quand elle vole, Dorine est dans le dépassement de soi. Pourtant, chaque fois qu’elle aux commandes, quand l’avion décolle, elle a toujours cette appréhension de l’accident. C’est ancrée en elle, car elle l’a déjà vécu… Dorine sait que ça peut arriver, que ça peut se reproduire. Mais, elle a essayé de dompter sa peur, d’aller au-delà de sa peur, pour essayer de la dépasser. Et cela l’a aidé à grandir et à dépasser son handicap.
Elle décide de quitter ses parents. Elle prend un studio adapté. Elle décroche son bac. Elle passe son permis… et cette liberté que lui a apporté ce permis de conduire va lui permettre de s’installer à Toulouse, où à l’aéroclub Midi-Pyrénées, il y a une section handicapée. À l’âge de 20 ans, elle obtient son brevet de pilote. Dorine insiste sur le fait que lorsqu’on a un projet, il faut faire une chose à la fois… chaque chose en son temps. Quand on se dépasse, on veut toujours aller plus loin. « Quand on franchit une ligne d’arrivée, c’est en fait la ligne d’un nouveau départ… On en veut toujours une deuxième… puis une suivante. »
Et elle devient instructeur. Comme ce n’était pas prévu du tout, elle a fait changer la réglementation. Ça lui prend 7 ans… pour faire changer la loi et permettre aux personnes handicapées des membres inférieurs de devenir pilotes professionnels, pilotes instructeurs et pilotes de voltige. Ces disciplines étaient jusque là interdites aux handicapés. Et Dorine était bien avertie et qu’il était hors de question qu’un jour des personnes handicapées puissent devenir pilotes professionnels au prétexte que « ça nuirait à l’image de la profession de pilote ! … » Mais cette jeune femme exceptionnelle continue à bousculer les lignes, car elle a décidé qu’elle ne resterait pas prisonnière de son fauteuil ! Elle s’est attelée aux problèmes d’accessibilité pour les personnes handicapées. Et elle y est très vite confrontée, quand elle sort du centre de rééducation. Ce qu’elle raconte dans son précédent ouvrage : « … après le cocon de l’hôpital… la jungle… un monde hostile. Seuls les centres commerciaux sont accessibles ! Les trottoirs étroits sont trop hauts… de rage je roule sur la chaussée… » Certes des efforts sont faits et tout dépend de là où on vit. En outre, réaliser l’accessibilité c’est insuffisant. Il faut surtout prévoir et réaliser le cheminement des personnes handicapées…
Après avoir créé une entreprise « handi-accueillante », dans le secteur de l’audiovisuel, Dorine Bourneton, est actuellement la référente pour personnes handicapées dans une filiale privée de la Banque Postale et elle souligne le rôle majeur qu’ont les entreprises dans l’accueil des personnes avec handicap. Et elle soutient l’individualisation de l’allocation pour handicap, afin d’éviter que les femmes ne redeviennent dépendantes de leurs maris comme au temps où elles ne pouvaient pas avoir de compte en banque… !
Enfin elle raconte ce que la rupture du handicap représente dans une vie, dans une vie de famille et dans la vie intime de celle-ci : « Je réalise que si je veux vivre pleinement ma nouvelle vie, il me faudra recréer une autre famille qui ne m’aura jamais connu ainsi… qu’elle n’ait plus d’éléments de comparaison… » Effectivement c’est compliqué d’avoir eu une vie avant et de construire sa vie après, parce qu’il y a tous les souvenirs, toutes ces choses qu’on ne peut plus faire et auxquelles on n’aura plus jamais accès. Et il faut vraiment entrer dans l’intimité du handicapé pour comprendre sa vie. Et Dorine dit que c’est très difficile à partager, parce que le handicap fait peur ! Parce que les gens se disent si un jour ça m’arrivait, comment je réagirais. Et je n’arriverai jamais à surmonter cette épreuve. Et des gens s’éloignent parce que ça fait peur et par maladresse aussi. Au départ, elle pensait que c’était les gens qui s’éloignaient d’elle. En fait, elle s’est rendu compte que c’était elle qui les éloignait… Parce qu’elle avait honte de l’image qu’elle renvoyait. Quand elle était plus jeune, elle était plutôt celle qui entraînait les autres. Et d’un coup, le jour où elle s’est retrouvée en fauteuil roulant, elle a perdu son statut de leader. Et c’était quelque chose de très difficile à vivre… Elle a préféré s’éloigner pour reconstruire son identité avec son handicap. Et elle est repartie de zéro. C’est pour ça qu’elle dit parfois qu’elle est née à seize ans… et il a fallu qu’elle se reconstruise. Ce qu’elle a réussi à faire, grâce à l’aviation et à cette nouvelle famille qu’elle s’est créée à Toulouse, à travers l’aéroclub où elle volait. « Mon infirmité m’a enfermé dans la catégorie générale des non-valides. Quand j’entre dans une pièce, ce sont les roues que l’on regarde. J’appartiens à cette espèce bien précise : le handicapé. Le brevet de pilote, c’est ce qui permet de regagner une partie de sa singularité. On voit entrer la pilote, je reconquiers le regard des autres. » Aujourd’hui, pour les gens qui la connaissent on voit en elle la femme pilote avant le handicap. Ce qui est important de prendre conscience précise-t-elle « nous ne sommes pas handicapés, du verbe être, mais on a un handicap… On vit avec… On doit faire avec… » Mais ce n’est pas son identité. Ce fauteuil ne dit rien de son identité. Après son accident, elle est restée la même, et elle avait les mêmes rêves qu’avant… Quand même ce fauteuil fait peur et Claire Servajean lui demande si ce n’est pas compliqué de trouver l’amour quand on est en fauteuil. Dorine écrit : « Plusieurs fois par jour, des yeux me disent que je suis une jolie femme. On peut me désirer. Mais finalement c’est toujours le fauteuil qui gagne, parce qu’après m’en avoir décollé, on m’y rassoit de gré ou de force. » Toutefois Dorine concède qu’elle a aussi sa part de responsabilité, car c’est très difficile d’être une femme épanouie quand on est en fauteuil roulant, parce qu’on a le sentiment d’avoir perdu sa féminité… On ne peut plus porter de minijupe. On ne peut plus montrer ses jolies jambes galbées. Et on se dit je ne pourrai jamais rivaliser face à une autre femme…Et pourtant lui fait remarquer son interlocutrice elle a une fille, adolescente. Ça aussi ça été une autre aventure, la grossesse en fauteuil… Oui répond-elle, malgré tout, si elle a peur, même s’il y a des freins en elle, elle est quelqu’un qui, de tempérament, y va quand même… Car elle estime avoir plus à y gagner en allant au-delà de ses peurs, au-delà de ses appréhensions qu’en restant sur son canapé à regarder la télé. N’empêche quand elle a eu sa fille, elle a arrêté de piloter pendant sept ans ! Pourquoi ? Elle avoue qu’à chaque envol elle a peur. Chaque fois qu’elle enfonce la manette des gaz et qu’elle est alignée sur sa piste de décollage, elle se dit : « Voilà, je prends un risque… Je suis consciente du risque que je prends…L’accident n’est jamais très loin… J’y vais quand même, parce que je sais faire, j’ai confiance en mon équipe, j’ai confiance dans la préparation de ma machine par mon équipe. Mais quand Charline est née, là… j’ai eu peur, l’accident a repris sa place. La peur a pris toute la place. Et je n’ai plus pu décoller un avion pendant sept ans, par peur de l’accident. Peur pour ma fille… Si je mets ma vie en danger, je mets la vie de ma fille, elle aussi, en danger… Et puis la passion a été plus forte quand même. »
Et elle a continué à pousser toutes ces portes… et devenir pilote de voltige et voler au Bourget…Et de relater la première fois…, où on ne sait plus où on habite… complètement déphasée… La première fois, c’est très déstabilisant. On se dit qu’on n’y arrivera jamais, parce qu’on ne sait plus dans quel sens on est… il y a tout qui tourne… on ne comprend rien de ce qui se passe… on se dit comment on va réussir à maîtriser la situation… Et c’est là que le challenge est intéressant, parce qu’on se dit de quelque chose qu’on ne sait pas comment on va faire, pas comment s’y prendre. Parce que personne ne l’a fait avant vous… personne d’handicapée n’était devenue pilote de voltige avant elle… Et elle a cherché le moyen d’y arriver… Et c’est grâce au yoga qu’elle a pu affiner sa perception et grâce à cette concentration, à ses sens qu’elle a réussi à développer, elle a pu comprendre ce qui se passait, ce qu’il fallait faire et comment le faire. Et c’est comme ça qu’elle est devenue pilote de voltige. Et aujourd’hui, elle pilote son avion comme nous conduisons nos voitures… Elle arrive… Elle démarre l’avion et « tac c’est parti ! » Elle a créé son association « Envie d’envol ». Elle a une école, avec un premier stage cet été.
Enfin (mais y a-t-il une fin ? ou est-ce plutôt un commencement avec cette femme ?) Elle est marraine de l’IRME (Institut de Recherche la Moelle Épinière et Encéphale). La recherche fait d’énormes progrès et il y a un véritable espoir aujourd’hui de voir demain réparer les moelles épinières lésées. Avec l’IRME une start-up qui s’appelle WANDERCRAFT a développé des exosquelettes pour permettre aux personnes handicapées de pouvoir marcher grâce à une machine et le jour où l’on arrivera réparer les moelles épinières endommagées, grâce aux exosquelettes, on pourra faire leur rééducation et réapprendre à marcher… Ça c’est l’avenir et l’avenir il est déjà là ! Et Dorine Bourneton sera l’une des premières à en faire l’expérice, de sorte de rendre cela possible au plus grand nombre. Et elle conclut en nous invitant à aller sur le site de l’IRME pour faire un don ou de lire son livre « Du crash à la voltige. Ma méthode pour atteindre vos rêves… »
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